AccueilSûreté« La sécurisation des J.O. 2024, une subtile alchimie »
10 février 2022
Modifié le mardi 16 août 2022 23:39
Interview

« La sécurisation des J.O. 2024, une subtile alchimie »

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Jo2024

À l’occasion d’un comité ministériel sur la sécurité des Jeux Olympiques (J.O.) 2024 de Paris, le 25 octobre dernier, le ministère de l’Intérieur a appelé à « se mobiliser pour être prêt en temps et en heure » face aux grands enjeux de la sécurité.

Gérard Lacroix : Délégué général adjoint Sécurité du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat).

Peut-on considérer que le top départ de cet événement historique a été officiellement donné ?

Gérard Lacroix: Les Jeux Olympiques sont un sujet extrêmement compliqué. Le monde industriel a pris la mesure de l’enjeu dès 2019 et au Gicat, nous avions à l’époque monté une « équipe de France », afin de mettre en commun les ressources intellectuelles et financières propres à prendre à bras le corps la sécurisation des J.O. En juillet 2019, nous avions remis un premier lot de réflexions au ministère de l’Intérieur. Ceci a abouti à la signature d’un contrat de filière avec l’État, en janvier 2020.


Que s’est-il passé depuis deux ans ?

G. L. : Il a fallu attendre le comité du 25 octobre dernier pour obtenir des informations du ministère de l’Intérieur. Ce tempo, bien trop lent à notre goût, laisse augurer une préparation dans l’urgence. Beaucoup de temps a été perdu. Nous le regrettons d’autant plus que chaque jour qui passe nous rapproche de solutions étrangères formatées qui ne respecteraient pas la volonté de souveraineté nationale souhaitée par le président de la République.

Qu’aviez-vous proposé dans le contrat de filière de 2020 ?

G. L. : Nous nous sommes engagés à réserver 30% des marchés aux PME. Nous avons aussi proposé une phase d’acquisition des technologies de sécurité adaptées à l’ampleur des J.O., suivie d’une phase d’expérimentation et d’une phase de recherche et développement, avant la production et la mise en place des solutions le moment venu, en 2024. Ce calendrier est tombé à l’eau.

Que va-t-il se passer dans les prochains mois ?

G. L. : La place Beauvau a annoncé la mobilisation de 20 millions d’euros pour permettre aux industriels de réaliser des expérimentations à partir du début de 2022. Nous y sommes : des solutions de sécurité vont être testées de fin février à fin mai. Ce processus coïncide hélas avec le calendrier électoral de la présidentielle. Il faudra ainsi attendre le résultat des législatives et la formation du nouveau gouvernement, en juin, pour que les arbitrages soient rendus sur les trois points essentiels : la cyber sécurité, le centre de commandement et la gestion des foules. Il restera alors tout juste deux ans pour mettre en production les dispositifs retenus. C’est très court.

Quels sont les grands défis à relever ?

G. L. : Ils sont multiples. Le premier est d’assurer la sécurité des Jeux dans une capitale à ciel ouvert. Cela n’a jamais été fait dans l’histoire de l’olympisme. Paris est riche en monuments historiques et les épreuves se dérouleront, pour l’essentiel, non pas dans des stades mais Place de la Concorde, au Grand Palais ou sur la Seine. Les spectateurs seront jusqu’à 700 000 au moment des cérémonies d’ouverture et de clôture des J.O. qui se tiendront sur l’eau. Ils seront répartis sur un linéaire de 6 km le long de la Seine, un vrai casse-tête pour les forces de l’ordre.

Il y a aussi des menaces invisibles…

G. L. : Le deuxième défi est que la France sécurise les J.O. sans que cela se voie. Aux J.O. de Tokyo, on a vu l’ampleur que pouvait prendre la cyber criminalité. En l’espace de six semaines, il y a eu plusieurs milliards d’attaques visant, par exemple, à brouiller les retransmissions télévisées. La mobilisation devra être nationale, car les épreuves sportives se dérouleront à Paris mais également dans plusieurs autres villes, et même jusqu’à Tahiti.

À combien estime-t-on les effectifs à mobiliser ?

G. L. : C’est le troisième défi : avoir suffisamment de personnel à disposition pour protéger les sportifs, le public et les organisateurs. Le ministère de l’Intérieur dit pouvoir mobiliser 35 000 policiers et gendarmes. Les acteurs de la sécurité privée, eux, espèrent mettre sur pied environ 25 000 agents de sécurité. Mais cela suppose de rédiger des contrats de travail, sans déshabiller les contrats de sécurité existants. Et de savoir comment ils seront rémunérés.

Le continuum de sécurité entre le service public et les acteurs privés, si souvent évoqué, a-t-il des chances de voir le jour ?

G. L. : Ce sujet a été longuement évoqué lors de la rédaction du dernier Livre Blanc de la sécurité intérieure, publié en novembre 2020. Il l’a encore été tout au long de l’année 2021, à l’occasion du Beauvau de la sécurité. De notre point de vue, ce continuum doit partir du citoyen et s’orienter vers le haut de la pyramide. S’agissant des J.O. 2024, espérons que les maires y seront associés, compte tenu de leur responsabilité de police dans leur commune, au même titre que les représentants de l’État en région, la justice, le secteur des transports et, bien entendu, l’ensemble des industriels de la sécurité. Il faut trouver une subtile alchimie.

Sur le plan technologique, quels types de dispositifs seront mis en œuvre ?

G. L. : L’industrie française est capable de tout faire, qu’il s’agisse de reconnaissance faciale, de gestion des empreintes digitales, des examens de fond d’œil, des portiques capables de compter les personnes qui entrent et qui sortent d’un lieu donné, en détectant instantanément les armes blanches et les armes à feu, les explosifs liquides ou solides… L'intelligence artificielle jouera un rôle fondamental. La maîtrise parfaite du ciel devra, elle, être assurée par des systèmes anti-drones, soit sous forme de chasseurs de drones, soit sous forme de systèmes de brouillage.

Et contre le risque « cyber » ?

G. L. : Le gouvernement a dit qu’il mobiliserait à la fois la police et la gendarmerie sur la cyber sécurité. Il n’est pas sûr que ce soit une bonne idée mais les industriels s’adapteront à la donne retenue. L’enjeu est de première importance, car si les entreprises de l’univers de la sécurité aident l’État à se mettre en ordre de bataille, ce sera aussi pour contribuer à la modernisation du ministère de l’Intérieur à long terme. L’organisation des forces de l’ordre va évoluer, ce sera l’un des grands héritages des J.O.

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